Peyton – Californie -Avril 2008
Je reste immobile devant l'évier, et j'essuie les couverts, les yeux perdus dans le vide.
Derrière moi, installée sur sa petite chaise, Sophia dessine calmement avec les crayons que sa tante Haley,comme elle la nomme, mais qui est en réalité sa marraine, lui à rapporté dans la soirée, ses yeux sont fixés sur la feuille dont elle gribouillé les bords, avec une profonde concentration qui rend son petit visage grave ; ses boucles blondes se baladent sur ses épaules, et elle les chasse de la main quand elles lui barrent les yeux, des yeux azur imprégnés de tristesse ; et je sais ce qui lui manque, il me manque aussi, mais nous ne pouvons plus revenir en arrière, ni l'un, ni l'autre.
Je me retourne après avoir rangé le dernier verre, et je reste adossée au meuble pour épier ma fille, je m'en veux de la faire souffrir, je m'en veux de lui infliger ce manque, ce silence ; mais il y a une seule chose que je me suis juré de ne jamais pardonner, et il l'a commise, il a bafoué tous nos serments, toutes nos promesses, tout cet amour qui aurait dû perdurer jusqu'à la fin de notre vie !
Mais la pire des blessures ne peut s'oublier, et chaque jour, je me maudis de l'aimer autant, je me maudis de l'aimer encore et toujours. Et je reste de longues heures éveillée dans mon lit, en sentant un vide intense me creuser le c½ur ; je nous revois avant la naissance de Sophia, confiants dans cet avenir que nous nous étions jurés de construire ensemble, main dans la main, je peux encore le sentir parcourir ma peau nue, respirer son parfum envoûtant, et trembler sous la douceur de son corps, ce sont des sensations qui s'évaporent, qui nous quittent quand la personne s'éloigne, mais pas pour moi :
Il vit en moi, il y vivra toujours, rien que pour Sophia qui nous liera jusqu'à la fin, c'est la seule chose qui aie survécu, c'est le seul bonheur qu'il nous reste, et je vais la préserver, je vais la choyer, jamais elle ne manquera d'amour, non jamais, c'est la promesse que je tiendrais jusqu'à mon dernier souffle...
-Maman... ? fit-elle, la tête penchée sur le coté, songeuse, son crayon entre ses petits doigts noués. Tu es encore triste.
-Non mon c½ur, répondis-je en m'approchant pour lui sourire et lui caresser les cheveux.
-Je ne veux plus que tu pleures la nuit, répliqua t-elle en me fixant et j'en fus bouleversée.
Elle descendit de sa chaise, et me tendit les bras. Je la soulevai en souriant, collant mon visage contre le sien, sentant la chaleur de son petit corps contre le mien, et c'est à ce moment -là que je me rendis enfin compte de tout ce que j'étais prête à faire pour elle, de toutes les montagnes que je pourrais dépasser, de tous les obstacles que je pourrais bousculer, je pourrais faire l'impossible, commettre l'irréparable.
Les paroles de Lucas résonnent encore entre nous, je la serre un peu plus, comme pour la retenir, comme si j'avais vraiment cette crainte qu'il me l'enlève, que ce sentiment qui l'animait soit plus fort que la raison, que la colère soit le déclencheur, et qu'il veuille me faire souffrir comme notre divorce l'avait fait souffrir, la même blessure, le même c½ur brisé, mais sans elle je n'étais rien, sans elle nous n'étions rien.
Le carillon de l'entrée se fit entendre, et je la déposai au sol en lui donnant ses crayons et en la poussant vers le salon, convaincue qu'il s'agissait encore d'un représentant. Je me dirigeai vers l'entrée, et l'ombre qui se mouvait derrière elle ne m'interpella pas, jusqu'à ce que j'ouvre, et que nos yeux se croisent. Il etait immobile, les mains croisées dans son dos, les yeux brillants, et lèvres tremblantes.
-Laisse moi la voir Pey'... Je t'en prie !
-Non ! Tu as un droit de visite, respecte le, assenai-je en repoussant le battant mais plus fort que moi, il le retint dans ses mains.
-Tu ne peux pas me faire cela, ni à moi, ni à elle ! Elle ne doit pas payer pour nos erreurs.
-Pour les tiennes Lucas, seulement pour les tiennes... Mais tu as raison : elle ne doit pas payer pour cela, et le juge a statué, tu la verras dans quelques jours.
-Aucun juge ne peut m'empêcher de voir mon enfant Pey', tu devrais le savoir, tu devrais le comprendre, ne te venge pas en la prenant en otage !
-Comment oses- tu ? fis-je en le bousculant légèrement, je la protège de tout cela, je ne veux pas qu'elle ait à souffrir de ton absence, et jamais je ne lui dis de mal de toi, mais c'est ainsi, nous deux c'est terminé, Lucas, autant l'accepter et en finir.
-Nous pourrions recommencer Peyton ! Je sais que nous n'avons pas cessé de nous aimer.
-Tu as certainement cessé de me respecter quand tu as couché avec notre voisine !
-C'était une erreur ! Tout le monde fait des erreurs !
-Je ne te le pardonnerai jamais, même s'il reste quelque chose entre nous, même si il y encore de l'amour, je ne veux plus jamais que tu m'approches, tu pourras voir ta fille les jours convenus par le juge, et c'est tout, nous resterons en bons termes pour elle, mais plus jamais Lucas, plus jamais !
-Je t'aime encore, tu le sais, tu le sens, nous aurions pu nous retrouver, nous aurions pu redevenir une vraie famille, mais il a fallu que tu montes sur tes grands chevaux encore une fois ! Tu ne changera jamais, toujours ce mauvais caractère, dit-il, excédé. Si tu n'avais pas demandé le divorce...
-Mais je l'ai fait, le coupai-je, et ce n'est plus la peine d'en discuter, reviens samedi pour voir Sophia !
-Elle est là n'est ce pas ? Où est-elle ?
-Elle dort !
-Non c'est faux... Pey...dit-il en s'approchant doucement ; et sans que je ne m'en rende compte, il se trouvait dans la maison, face à moi avec ses yeux bleu emplis de larmes, suppliants.
-Ne t'approche plus de moi Scott ! Et sors de ma maison !
-C'est notre maison.
-Plus maintenant ! Et fréquentes-tu encore cette Emily ? Enfin que dis-je ! Je m'en contre fiche ! Ajoutai-je en me retournant vers la table pour y poser mes mains à plat, tremblante de la tête aux pieds.
-Non Peyton... Je te jure que je ne la vois plus !
-Je m'en fiche Lucas, murmurai-je.
Il posa ses mains sur mes épaules, et j'essayai vainement de me dégager, j'avais totalement oublié Sophia qui devait être dans le salon avec ses crayons, et je priais pour qu'elle ne nous entende pas, qu'elle n'entende pas la voix de son père, cette voix qui lui manquait tant, à elle comme à moi, et elle avait raison, je pleurais toutes les nuits : je le voyais dans les bras de cette femme qu'il avait préféré à moi quelques temps, ce n'était pas que l'erreur d'une nuit, c'était une vraie liaison, je me sentais plus que jamais trompée !
Pourtant l'amour ne peut s'effacer ainsi, il me faudra du temps pour ne plus trembler à son approche, pour oublier la chaleur de ses mains, et l'intensité de son regard, il me faudra du temps pour ne plus vouloir prononcer son prénom, et pour prendre la main d'un autre homme, si j'y arrive un jour...
-Va-t-en ! Maintenant c'est trop, hurlai-je soudain, et il recula. Je ne fais qu'y penser, je ne dors plus, je ne peux plus travailler, je me sens comme une coquille vide, comme si mon c½ur allait exploser dans ma poitrine, tu m'as trahie, c'est irrémédiable ! Je veux que tu t'en ailles, tu verras Sophia les jours autorisés et c'est tout, ne reviens plus ici en dehors de tes droits !
Je ne veux plus te voir, je ne veux plus que tu sois si proche de moi, cela me ronge, et je ne peux m'empêcher d'imaginer cette autre femme dans tes bras, peut-être même l'as- tu emmenée dans notre lit un jour...
-Jamais !
-Peu importe, à présent ! Sors de ma maison !
Il recula en titubant puis il fit volte face, et courut vers la porte, arrachant le battant comme si il rêvait de tout détruire, et au moment ou je soupirais, la main sur la poitrine, il s'immobilisa, et sa voix tremblante s'éleva...
-Ne sois pas si sûre de tout posséder, Peyton ! Peut-être qu'un jour je te reprendrai ce qui compte le plus pour toi, et là tu comprendras enfin ce que j'endure, toute cette souffrance que tu fais naître en moi, un jour c'est en toi qu'elle brûlera...
Il referma violemment la porte et je laissai échapper un cri que j'étouffai directement en portant ma main à mes lèvres. Je me retournai vers la fenêtre, pour voir sa voiture s'élancer sur la route, et quand je décidai d'aller dans le salon pour retrouver ma fille, je la vis sur le pas de la porte, son doudou à la main, son pouce dans la bouche, le visage grave, et les yeux embués de larmes.
-Pourquoi papa n'est pas venu me voir ? demanda t-elle ; je m'agenouillai devant elle en essuyant les larmes sur ses joues.
-Il viendra samedi comme le juge l'a décidé, Sophia, tu te souviens, je t'en ai parlé ? Le juge à décidé qu'il ne te verrait qu'une fois par semaine.
-Oui, fit-elle d'une toute petite voix avant de baisser la tête, et je relevais son menton pour que nos yeux se croisent.
-Mais moi je suis là mon ange, et je ne te quitterai jamais.
-Papa nous a quittées, lui ?
-Il a été obligé chérie, fis-je en soupirant ; elle était bien trop jeune pour comprendre ces histoires d'adultes.
-Pourquoi ? Insista-t-elle en serrant son ourson contre son c½ur, et je la soulevai dans mes bras pour l'asseoir sur la table de la cuisine.
-Parce que les adultes font parfois des erreurs sans penser aux conséquences, c'est malheureux mais c'est ainsi. Mais n'oublies pas que, même si nous ne vivons plus sous le même toit, nous sommes une famille, et nous le resterons.
-Je l'ai entendu crier. Il était méchant avec toi.
-Non, il était en colère c'est tout, la colère peut nous pousser à dire des choses terribles, demain il les aura oubliées.
-Je lui ai fait un dessin pour samedi maman, s'exclama t-elle en retrouvant soudain le sourire, et j'appréciais la diversion.
-Il est très beau ma chérie, maintenant ouste ! Au lit !
-Une histoire ? Négocia-t-elle avec un sourire en coin ; je la soulevai en riant pour l'emmener dans sa chambre.
Elle grimpa dans son lit et se couvrit jusqu'au menton, prête à entendre toutes sortes d'histoires de monstres et de princesse, et bien entendu la princesse rencontrait toujours le beau prince qui venait l'arracher des griffes de l'hideux monstre qui en voulait à sa vie. Une fois l'histoire achevée, elle gardait toujours le petit livre collé contre sa poitrine, pour que ces contes entrent dans ses rêves, dont elle rayait toujours le monstre pour ne garder que le meilleur : une jolie histoire dont la fin redonnerait espoir à n'importe quel adulte blasé, sauf à moi.
Les contes de fées n'habitaient plus mes rêves depuis longtemps, mais je continuais à les lire à ma fille, je ne voulais pas qu'elle entre trop vite dans le vrai monde et qu'elle y perde sa si douce innocence. Je me relevai doucement, avant d'éteindre la lumière et de faire demi tour, laissant juste la lueur du couloir habiter la pièce comme toutes les nuits, et je retournai dans le salon pour trouver ses petits crayons éparpillés sur la table.
Je m'installai, une feuille vierge à la main pour tracer de nouvelles images. La musique envahit doucement la pièce, quelques notes pour m'apaiser, et je dessinai les contours d'un visage, puis d'un autre, un homme en colère face à une petite fille qui l'épie un petit ourson à la main. Je soupirai en constatant que je n'avais fait que reproduire la scène qui m'avait tant secoué, et je chiffonnai le dessin dans ma main, à mon tour furieuse, ce n'était que des menaces en l'air, une colère qu'il n'avait pas réprimée, mais jamais, non jamais, il n'aurait l'idée de me prendre ma fille, nous ne pouvions pas en arriver là.
Je lançai le dessin dans la corbeille, et éteignis toutes les lumières ainsi que la chaîne hi-fi avant d'aller me coucher, mais au fond de mes rêves il n'y avait ni princesse ni sauveur, juste le visage de Lucas dans le brouillard, et ces mots qu'il avait lancé avant de disparaître... Un jour c'est en toi qu'elle brûlera...
~Sam~Une suite? 5 comms